Retour aux basiques pour l’interview politique

Il n’y a pas si longtemps, l’heure des entretiens politiques sonnait comme de grands rendez-vous télévisés. Des immanquables, tant par la puissance de l’incarnation promise aux téléspectateurs –intervieweur et interviewé -, que par la rareté de ce type d’émissions. Mais, nous le savons, le paysage audiovisuel Français a changé. Multiplication des canaux de diffusion, éclatement des audiences, remplacement des talents par des potentiels pour faire le nombre, et course au buzz au détriment parfois du développement et des idées.

LA RÉFÉRENCE TALK-SHOW, PLUTÔT QUE L’INFO

A trop vouloir copier les codes des talk-shows à succès, toujours plus généreux en happening, chroniqueurs et séquences clés, les interviews politiques ont, ces derniers temps, pris le parti de la distraction au détriment de l’information.

Scénarisation au millimètre, multiplication du nombre d’intervenants et une théâtralisation assumée des temps forts auxquels l’invité sera confronté. En reality tv nous parlerions de stimulis, c’est-à-dire créer les conditions d’une situation, en vue d’obtenir un certain type de réactions. Leurs réponses et leur attitude restant tout de même à l’initiative du convive. De là à comparer les hommes politiques 2.0 à des candidats de télé-réalité… Pour parfaire ce scénario, il nous faut ensuite des personnages forts, des héros : la journaliste qui monte, l’économiste de choc, des citoyens Français, des internautes, et enfin l’ennemi juré. Tout le monde est prêt ? Moteur, action !

Résultats de ces mécaniques riches en punchline et aux accrocheuses formules : une starification des chroniqueurs et contradicteurs, une tension en plateau plus proche de la garde à vue que d’un échange de points de vues, et enfin mais surtout, un déficit quant à la compréhension des idées de fond de l’invité. Les invités étant désormais trop occupés à se défendre, travailler leur image, divertir, ou chercher le coup dur par un bon mot, plutôt que l’adhésion d’électeurs futurs par la pertinence de leurs propos.

Bien entendu, les hommes politiques en champions de la rhétorique qu’ils sont, doivent être confrontés à des professionnels de la contradiction. Des personnes pugnaces, vives et brillantes, capables de les placer en face de leurs incohérences parfois, et de recentrer le débat, souvent. Seulement voilà, à trop vouloir forcer les choses, les formats ont vu la récurrence des moments cultes et marquants, passer de l’exceptionnel, à une systématique de narration. Résultat : les débats sont devenus bruit, les idées d’incompréhensibles récits, les chroniqueurs des compétiteurs, les réseaux sociaux des tribunaux et les téléspectateurs d’inconscients voyeurs.

LA POLITIQUE NE PEUT-ETRE UN SPECTACLE

Ici on parle avenir, économie, laïcité, sécurité. A cet effet, les personnages principaux, sont les idées, les thèmes et les solutions proposées. Fort heureusement, la télé fonctionne en cycle, au rythme de l’intérêt d’abord puis de la lassitude ensuite, du public. Les formats naissent, meurent, puis ressuscitent en 2.0. Seules les incarnations changent.

Il n’y a pas si longtemps, les audiences plébiscitaient une Anne Sinclair, souvent pugnace mais jamais néfaste. Des formats ponctués d’échanges, de tension parfois, mais toujours une grand part allouée à une information lisible plutôt qu’au un concours d’éloquence et au combat.

Elkabbach, Ockrent, Duhamel, Apathie hier, puis Bourdin, Polony, Cohen et Salamé aujourd’hui, ont fait ou font office de références. Avec au fil du temps, une inversion du rapport de force entre l’intervieweur et l’interviewé en faveur du premier cité. Bien entendu il existe aussi des exceptions, et le talent d’un Yves Calvi, bien visible à l’antenne mais toujours juste, ne souffre d’aucune comparaison.

Les qualités des journalistes cités plus haut sont incontestables. Il n’y a pas carence en la matière et sans doute leurs styles ont-ils été influencés par la puissance des nouvelles mécaniques et la course au buzz systématique. Si retour aux basiques il doit y avoir, il se fera donc par le biais des deux derniers aspects.

MOINS DE SHOW ET PLUS DE MOTS, POUR L’INTERVIEW POLITIQUE 3.0

Comment se réapproprier avec succès, des concepts et codes narratifs datés, parfois même oubliés. Cette réflexion, certains l’ont eu tel un Mouloud Achour, fondateur de clique tv et aux manettes du « Gros journal » de Canal+. Un invité, un one-to-one, des échanges sans public et sur un plateau itinérant. Plus simple tu meurs, mais terriblement efficace pour s’imprégner des univers proposés et des propos évoqués. De la sérénité plutôt que du bruit, c’est agréable aussi.

Alors oui, Mouloud Achour ne donne pas encore dans la politique, bien que, selon moi, il en fasse déjà à sa façon avec « les gens du concret« , mais ceci est un autre sujet. L’heure viendra j’en suis persuadé, une fois les élus renouvelés sans doute.

Autre exemple et dont je souligne l’attrait, « Punchline » lancé cette saison par Laurence Ferrari sur C8 avec, comme son nom ne l’indique pas, une place conséquente accordée au dialogue, sur un plateau intime, sobre et sans public. Bon, en toute transparence, la rubrique « la Puncline du rapper » parait tellement cliché, qu’elle ne frise pas le ridicule, elle l’incarne. Si j’avais allumé ma télé au moment de cette séquence, j’aurai pu croire à une parodie du Palmashow, l’efficacité en moins. Mais ceci ne doit pas éclipser le reste pour cette émission encore en réglage mais déjà pertinente et avec une simplification de la mécanique assumée. L’humeur est à la discussion plutôt qu’à l’altercation, par une ambiance apaisée mais qui ne se dédouane pas de poser les questions, même quand elles fâchent. De bon augure.

Autre symbole de cette volonté de resituer la clarté des échanges plutôt que la petite phrase qui dérange au cœur de l’équation, avec le premier épisode des primaires de la droite et du centre orchestré par Elizabeth Martichoux, Gilles Bouleau et Alexis Brézet. J’ai apprécié l’apport des trois régulateurs du soir avec une mention spéciale pour l’ambassadrice de RTL, toute en maîtrise, usant d’autorité quand il le fallait, et toujours au service du débat. L’exercice de cette première n’était pas simple, avec une mécanique « à la seconde » imposée mais indispensable face à des invités moins favorables aux interventions condensées qu’aux longues tirades. Certains spécialistes, dont je ne fais pas parti, se sont de leur aveu ennuyés devant ces débats. J’ai apprécié entendre et comprendre les positions de chacun des intervenants.

DANS UN SENS COMME DANS L’AUTRE, GARE AUX EXCÈS

La tendance serait donc à un retour vers plus de simplicité voir de proximité en vue de favoriser l’échange et la sincérité. Quelle place alors pour le nouveau venu du genre « une ambition intime » présenté par Karine Lemarchand et diffusé sur M6 ? Le débat est ouvert et deux camps s’opposent. Une émission politique complaisante et à l’avantage des invités, parfaits pour redorer leur image pour les uns. Un divertissement qui permet d’en savoir plus sur le parcours et la personnalité d’un futur président pour les autres.

Je suis moi-même partagé sur le sujet. In fine, ce sont bien les idées et les programmes qui nous sauverons du marasme ambiant, pas les goûts, ni les souvenirs d’un prétendant. Bien entendu, la production et la présentation du format sont d’une efficacité redoutable et l’objectif « intime » est largement atteint. Mais, en parfaits experts de la communication et en habiles stratèges qu’ils sont, je ne peux imaginer un seul de ces invités, faire une chute dans les sondages au sortir de cette émission. Le méritent-t-il alors ?

Peut-être est ‘ce là le vrai sujet. Et si nos politiciens avaient su obtenir du peuple les raisons d’une bienveillance de leur part, à travers des résultats concrets de redressement et une exemplarité de tous les instants. Peut-être alors, aurions-nous vu ce nouveau format d’un autre œil, et jugé utile de découvrir nos représentants dans une sphère plus intime, pour arbitrer un vote en complément d’un programme efficace et légitime. Ici, et c’est un comble, ce n’est donc pas le format qui est en cause, mais plutôt les invités qu’on y impose.

Auteur : Mathieu Jabaud

Responsable de la communication du groupe Endemol France (2013-2017), et aujourd'hui consultant, Mathieu Jabaud évolue au cœur des enjeux stratégiques liés à l’audiovisuel, aux médias et à la communication. Observateur avisé de l’Entertainement depuis la création d’un contenu jusqu’à sa diffusion, en passant par la gestion de talents et la promotion 360°, il fit ses premiers pas dans le marketing sportif à la sortie d’un MBA en 2006. Egalement diplômé de l’école hôtelière et d’une maîtrise management et commerce, il acquit d'enrichissantes expériences dans les secteurs du tourisme et de l’animation. Tout à sa volonté de « décrypter, accompagner et transmettre », il crée en 2017 « Les Audiences Consolidées», offrant à ses clients et réseaux, analyses, conseils et conférences, sur ses thématiques de prédilections.

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